The Brown Bunny

Trinités tristes

Notules sur The Brown Bunny de Vincent Gallo

Voyons d’abord ce qui est posé immédiatement. Le ballet des motos sur l’ellipse d’un circuit. Un accélérateur de particules qui invite le spectateur tant à une observation objective qu’à tirer des conclusions sur ces frêles objets colorés qui interfèrent (et au-delà tente peut-être une translation impossible, téléportation, ou remontée dans le temps). Voilà le donné. Restitué dans le poudroiement d’une lumière qui laisse apparaître le grain d’une l’image (rêvée peut-être comme la peau d’une amante à prendre) rugueuse suffisamment

Sans trop de fard pourtant, car c’est aussi à un film amateur que semble renvoyer l’image. On en appelle pour sa matière à ces films super 8 de l’assassinat de Kennedy ou du lancement des modules Apollo dans les années 60-70 pour la rugosité et la couleur (moins contrastée cependant). Mais vite la matière s’organise autour, il est vrai, d’une géographie intime, sur fond de voyage rectiligne jusqu’à un point mémoire contrarié seulement des trois rencontres et des inserts des flash-back.

Très vite aussi une figure se fait jour, récurrente : celle d’un trimètre visuel qui va s’imposer comme boussole (sextant plutôt) de cette pente mémorielle. Il cherche quelqu’un dans d’autres. Celle qu’il cherche est mais absente (de tout bouquet comme de juste). Les autres sont rares mais présentes et reliées par le fil invisible à tout autres qu’au réalisateur-personnage : Bud Clay (nom sur l’argile duquel Gallo frappe un coin un peu trop appuyé). Cette triangulation mémorielle fonctionne, voilà la magie faite, aussi à l’écran. Tout s’y découpe en trois.

En profondeur, trois plans toujours presque (pare-brise sali et première couche où prend la lumière, deuxième plan, arrière-plan), Latéralement, Van noir (avec ses airs de faux Truck à la Duel, évidemment), en masse noire littéralement mangeuse de lumière, comme un corps stellaire dévorant ; Moto (mot d’ordre), si quasiment pétrie de douceur féminine dans sa rondeur, si loin du cliché viril mais pourtant toujours entre les jambes ; trois, le lien de la passerelle (ou l’homme Gallo selon que l’on lise les objets seuls ou les personnages comme objets).

De biais, par la transitivité perpétuelle du miroir rétro-viseur (étymologique médiat).

Circulairement, aussi, voir la deuxième apparition : cette femme blonde légèrement marquée de temps et si fragile pourtant d’une maturité trop vite faite : autour de la table ronde trois chaises en ciment, une place libre donc, appel.

Et cette façon de trimètre romantique (modèle : « toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ») se décline ainsi tout du long de cette mélancolique complainte in abstentia . Evidemment suivie de près d’un désir perpétuellement inassouvi et que l’on imagine tendu au-delà des couples de hasard par ce tiers manquant de l’amante voulue. Ceci jusqu’à la scène finale où très judicieusement Gallo , travaille l’espace en trompe-l’œil en créant un recoin invisible d’abord du cabinet de toilette, légère dépression qui fait cadre et où Daisy-Sévigny vient s’écrire à un moment décisif du dialogue.

Quant à la si fameuse fellation, (qui faut-il le rappeler, est prise pour ce qu’elle n’est pas, à rebours du jeu préliminaire), c’est évidemment encore à trois qu’elle se joue : tu me suces, je ferme les yeux, j’invoque les autres pour te ramener à moi, et finalement te congédier (une répudiation plutôt). Le triangle amoureux inversé si l’on veut.

Il resterait à parler de la musique et du son (c’est-à-dire du son enlevé et du son qui est laissé filtrer, ainsi le bruissement laissé devant les toilettes de l’aire d’autoroute). Mais là il faudrait voir encore pour vérifier l’hypothèse triangulaire (la forme du métronome de nos jeunes mains au piano).

Dire encore qu’à ces trinités tristes et timides s’ajoute une belle métaphore du cinéma : la scène du contrôle technique de la moto, enfourchée par un autre et qui tourne comme à vide dans le vrombissement vain d’un moteur à trois temps ou d’une pellicule que déroulerait vainement sur une bobine futile, le ruban de la pellicule, triste hélas car les matelots (et cette fois leur capitaine) ont pris soin de couvrir leurs oreilles pour se protéger de ce hurlement si invitant.